Classé dans : CSN, Olymel, antisyndicalisme, convention collective, relations de travail, retour au travail, résistance, syndicat
Dans sa couverture des relations de travail chez Olymel, le MediaMatinQuebec d’hier sors un travailleur anonyme de son chapeau et trouve une jolie citation croustillante:
«La CSN est rendue une business. Alors, plutôt que de tout perdre nos cotisations, elle a plié.»
Cette citation a de quoi faire jouir le premier esprit antisyndical du coin. Mais si on accepte d’y voir plus loin, ce réflexe n’est pas antisyndical, il en est un de désarroi.
Bien des travailleurs qui ont vécu une amère défaite collective finissent par en vouloir au syndicat.
Quand on se fait casser et qu’on y a cru, qu’on a investi beaucoup d’énergie, on peut finir par se dire que ça ne vaut plus la peine de se battre. Et Olymel, c’est une défaite. Une défaite qui illustre très bien la chute du pouvoir syndical sur le plan mondial.
Mais pourquoi parle-t-on seulement du syndicat dans cette histoire ? Pourquoi ne parlerait-on pas des travailleurs ? Le syndicat, après tout, ce n’est que le relais de ceux qui décident de se regrouper collectivement.
À 3 reprises l’hiver dernier, face à une menace de fermeture, le couteau sur la gorge, les travailleurs d’Olymel ont résisté.
Ils ont refusé 3 offres finales. Ça en prenait des couilles. Et on ne peut prétendre qu’ils ne sont pas battu. Mais ils ont accepté la quatrième offre. Certains diront “à rabais”. “La CSN voulait les cotisations”.
Moi je parie plutôt que devant la menace, ce sont les 62 % de travailleurs qui ont voté en faveur des concessions qui voulaient garder leur job. Peut-on leur en vouloir ?
Ce conflit était devenu un psychodrame pour toute la communauté de Vallée-Jonction de Beauce. Autrefois, c’est le village au complet qui serait sorti avec les travailleurs. Les communautés se tenaient. Le tissu social passait avant l’égoïste bien-être économique de chacun (comme si, à long terme, la richesse ne pouvait pas être collective). Mais nous n’en sommes plus là.
La théorie économique dominante fini par nous faire croire que nous sommes de petits êtres seuls, individualisés et atomisés.
Aujourd’hui, quand une usine contribue à l’économie de tout un village, c’est la pression de tous les citoyens qui est sur le dos des travailleurs pour qu’ils se la ferment et qu’ils retournent à la “shop”, perte de salaire ou non.
C’est à cela que faisait face les travailleurs, c’est à cela que faisait face le syndicat.
Et au lieu de tout perdre, de mettre fin à l’existence du lien d’emploi, ils ont décidé de céder. À contrecoeur.
Mais ils n’ont pas arrêté de résister pour autant. C’est ce qu’il faut comprendre.
Ce côté des relations de travail, les citoyens et les médias s’y intéressent trop peu. On s’intéresse aux milieux de travail quand la marde est pognée, quand il y a de l’action. Puis, on oublie que ces parties vont continuer à vivre ensemble par la suite, à l’abri des caméras.
Quand on regarde uniquement le petit côté juteux de la négociation, on peut saluer ou regretter le fait que le syndicat se soit fait casser.
Mais quand on pense à la santé de l’entreprise, on regrette, à coup sûr. Casser un syndicat, pour un employeur, ça a un coût. Et à long terme, ce coût est peut-être encore plus élevé que le maintien de bonnes conditions de travail.
Gérer par la menace, la peur et la coercition tout en encourageant la décroissance des salaires, ça peut paraître courageux côté patronal dans le difficile contexte de cette “bataille sur le marché mondialisé”.
Mais quand on perd le respect de ses travailleurs, on peut aussi perdre beaucoup d’argent.
Casser une grève, ce n’est pas étouffer la résistance.
C’est en créer une autre forme.
Les 118 départs, le roulement de personnel (coûts d’embauche et de formation) de même que le cynisme et la démotivation de ceux qui restent (perte de productivité) pourront coûter très cher à Olymel.
En espérant que ça ne dénénère pas encore vers la fermeture.
Mais au fait, ce n’est pas ce que souhaite Olymel depuis le début ?
4 commentaires jusqu'à présent
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Très bonne analyse cher Tétoine.
Aussi, il est intéressant de remarquer qu’Olymel, au même moment où il se déleste d’une main-d’œuvre qualifiée — Olymel a décidé de fermer l’usine de St-Valerien-de-Milton en avril 2007 suite aux refus des travailleurs d’accepter d’importantes réductions des salaires (1) —, profite du programme « Programme concernant les travailleurs étrangers temporaires (2) » afin de faire tourner son usine de Red Deer en Alberta (Le Conseil des viandes du Canada, le Conseil canadien du porc et Canada Porc International, 2007 : 11) (3).
Ainsi, on constate qu’à travers ses choix stratégiques, l’entreprise met directement en compétition des travailleurs syndiqués avec des travailleurs œuvrant sur des marchés périphériques du travail, en dehors du cadre conventionnel des codes du travail, ce qui diminue sensiblement leur rapport de force lorsque vient le temps de négocier. Autrement dit, les travailleurs étrangers non spécialisés sont en quelque sorte embauchés comme des briseurs de grève afin de remplacer des ex-travailleurs syndiqués de l’entreprise. Et dire que cette magouille est cautionnée par Lucide Lucien…
(1) Les travailleurs de l’usine de Vallée-Jonction, aussi menacée de fermeture, ont pour leur part accepté de fortes réductions de salaire (30 %) en février 2007
Commentaire par mrpointu octobre 2, 2007 @ 5:50(2) Depuis 2002, un projet pilote a été mis sur pied au Canada afin de permettre aux entreprises de n’importe quel secteur d’embaucher des employés temporaires non spécialisés n’importe où dans le monde, à condition de faire la preuve que la main-d’oeuvre locale ne suffit pas à la tâche. En 2004, au moins 3000 travailleurs étrangers en auraient bénéficié, notamment dans les domaines de l’hôtellerie et de la transformation de la viande (Le Devoir, 15 avril 2005). Chez Olymel, les travailleurs étrangers embauchés en vertu de ce projet pilote à son usine de Red Deer reçoivent un salaire largement inférieur à celui reçu par les travailleurs syndiqués québécois.
(3) Extrait d’un rapport de l’industrie : « Heureusement, toutefois, le gouvernement fédéral a récemment réagi aux pressions de l’industrie de sorte que les établissements de transformation des viandes de Maple Leaf et d’Olymel, dans l’Ouest du pays, pourront poursuivre leurs activités. La mise en place d’un double quart de travail de leurs usines de Brandon et de Red Deer est liée à la disponibilité de main-d’oeuvre peu ou semi-qualifiée que peut procurer le Programme concernant les travailleurs étrangers temporaires » (…)Dans le cas d’Olymel, le double quart de travail à l’usine de Red Deer est également une priorité. En juin 2007, en raison d’un manque de main-d’oeuvre, Olymel a dû mettre fin à son deuxième quart à Red Deer, malgré les efforts importants de recrutement réalisés au Canada, y compris auprès des communautés autochtones. Sans travailleurs étrangers, il est impossible à court terme d’embaucher les 1100 employés requis pour que l’usine moderne de Red Deer fonctionne à pleine capacité et fasse concurrence à nos voisins américains » (p.11). Notons enfin que les employeurs du secteur de la transformation des viandes et des volailles, dont Olymel est un membre important, réclament l’extension de ces programmes au Québec (Groupe AGECO, 2004 : 128).
Merçi beaucoup pour ce complément !
J’en avais tellement à dire ! J’ai dû couper la moitié de ce billet avant de le publier.
Commentaire par tetoine octobre 2, 2007 @ 6:04C’est bon de faire le point autrement. Déjà que les centrales syndicales sont pas mal malmenées par les medias et l’opinion publique…
Commentaire par Rantes octobre 3, 2007 @ 11:58Merci pour le billet Tetoine, c’est super intéressant. Mais méssemble qu’y quelque chose d’autre aussi non? Olymel c’est pas juste une autre entreprise capitaliste comme les autres. Olymel, ça appartient à la Coopérative fédérée du Québec, la plus grosse coopérative agricole du Québec qui appartient aux et est dirigée par,théoriquement, les agriculteurs. Faque en bout de ligne, ces des travailleurs (agricoles dont surement pas mal en Beauce) qui ont imposé ces conditions à d’autres travailleurs. C’est assez dégueulasse.
Quand les troubles avec Olymel ont commencés c’est vraiment ça qui m’a choqué.
C’est vrai que ce genre de chose n’est pas exclusif à Olymel, la majorité des grandes corporations sont en bout de ligne la propriété des travailleurs, de par leur fonds de pensions, mais c’est plus caché, dans ce cas ci c vraiment claire.
C’est drôle pareille, dans leur quête d’avoir plus d’argent pis de profits pour eux, les travailleurs et travailleuses se calent eux-même collectivement et permettent aux cadres de s’enrichir à leurs dépends….
-matchafa
Commentaire par matchafa octobre 10, 2007 @ 8:08matchafa.quebecblogue.com